Monday, November 17, 2008

Le jaipongan de Jatinegara: exode fantasmagorique en pays Sunda

Le Stadium est un accomplissement… qui n’intervient qu’après un long processus d’apprentissage de la nuit à Jakarta. L’appréhender d’emblée, sans histoire, sans passé, lui ôterait une bonne partie de sa valeur. Il n’est pas a-historique. Il n’est que le prolongement de l’histoire pervertie de la mégalopole. Et avant, il y a … le Jaipongan de Jatinegara !

Il est des lieux perdus, pourris, isolés, crades, qui sont régulièrement décrits et commentés dans ce blog. A juste titre. Ils sont la colonne vertébrale de la ville. Sa soupape de sécurité. L’envers de la politesse récurrente des Jakartanais (comparé à Douala…). Une des facettes de son économie souterraine. Ils sont le moyen de devenir amok sans mettre le feu à son voisin (quoique…). De se rebeller contre un mariage arrangé. De créer de la valeur au foncier 24 heures sur 24 (il arrive aussi que les garages de voiture se transforment en restaurants la nuit après la fermeture pour rentabiliser, à Bogor par exemple !).

Certains de ces lieux sont connus parmi les initiés. Certains s’affichent. D’autres se vendent, vulgaires, en appliquant les recettes bien connues : bières chaudes, techno inepte, déshabillés invisibles, lumières tamisées, hôtesses clonées, etc. Mais ce qui nous intéresse aujourd’hui, c’est un lieu résistant qui reflète les traditions indonésiennes dans la capitale urbaine, pauvre, riche et dévoyée, obsédée, souvent ridicule. C’est la manifestation nocturne de la culture austronésienne, militante, en-dehors du dangdut emprunté aux indiens et mis à toutes les sauces : cérémonies, mariages, sunatan, évènements sportifs, télévision, etc.

A l’arrière d’un ojek (moto-taxi), vous naviguez entre les bemo et les Kijang, les terminaux de bus des alentours de Kampung Melayu, et vous vous rendez à la station de train de Jatinegara. Pourquoi ? Parce qu’un ami indonésien vous a dit que se déroulait ce soir la fête du jaipongan, un truc à ne pas rater puisque l’on s’intéresse sur ce blog aux manifestations culturelles locales (ben oui). Mais c’est où ce truc ? On est au milieu de nulle part là ! Mais si, tu vois le parc là-bas ? Et ces échoppes sur la droite où des gosses se dandinent sur de la musique… dangdut ? Tu tournes à gauche juste avant, et tu traverses la voie ferrée. Regarde quand même un peu des deux côtés, les barrières ne marchent pas à tous les coups ! Et après ? Après, tu prends la ruelle à droite (y a pas de lumière c’est pas grave, ce ne sont que des dépôts d’armes « illégaux »), et tu continues, doucement…

Et là ? Là, vous voyez ce qui va vous obséder des mois durant. Vous voyez une scène de spectacle, puis une deuxième scène de spectacle. Colorées. Agitées. Bruyantes et saturées. Surélevées, avec bien sûr le petit tissu de batik par en-dessous. Pour faire classe. Et dessus ? Dessus, des danseuses engoncées dans leurs habits traditionnels, des kebaya bien serrés, des roses, des jaunes, des bleus… fardées à l’extrême, avec des coiffures incroyables sur la tête, des chignons hallucinants. Et des musiciens, des joueurs de gamelan, de suling, d’angklung, de gong… Et la mama-ibu de tout ce petit monde, entre deux âges, assise au bord de la scène, surveillant ses élèves… et ses clients, tançant les habitués pas assez prompts à balancer des pourboires dans le corset des chastes danseuses.


Il faut vous attabler, vous poser sur ce petit banc de bois à quelques mètres où vous attend un moustachu (ben oui, il est indonésien), commander « bintang satu ! », ne pas faire attention aux détritus tout autour, à l’odeur nauséabonde. De toutes façons vous êtes en sécurité puisque vous êtes sous le pont qui soutient… l’autoroute ! En fait non, vous êtes en pays Sunda (Ouest de Java) et vous n’allez pas en partir de sitôt. Vous en avez pris pour un bail en fait. Vous vous en doutez un peu parce que vous ne pouvez détacher vos yeux de ces sinden (danseuses), aux formes parfois rebondies, parfois très jeunes. Mais surtout maquillées jusqu’à l’impossible après des heures de préparation.

Des heures de préparation pour… quelques gars déguenillés en savates, élégants et l’air de n’en avoir rien à foutre, un sourire béat au coin des lèvres, esquissant quelques passes de pencak silat, l’art martial local qui paraît bien peu martial dans ce contexte évasif ! Si leurs jambes traînent à l’abandon et s’adonnent librement à quelques enlevés-jetés assez mous, en revanche leurs bras sont vite saisis au passage par la chanteuse accroupie au bord de la scène. Normal, puisque quelques billets de mille roupies dépassent de leurs poings serrés. En revanche la main innocente, une fois agrippée, ne lâche pas prise aussi vite et l’on assiste ainsi à des « poignées de main » interminables pouvant durer plus de temps qu’il n’en faut pour vider sa bouteille de bintang ! La poignée de main n’est perdue pour personne d’ailleurs, car la chanteuse a vite fait de repérer au passage la prochaine victime (bien consentante).

C’est enchanté que l’on assiste à ce ballet hors du temps, en suspension, irréel et pourtant bien ancré dans cette misère des bas-fonds de Jakarta. D’où vient que ce décor sale paraît si accueillant et confortable, que les voyous patibulaires des alentours semblent ici inoffensifs, que les bières chaudes ont un goût d’ambroisie, que la circulation de l’autoroute si proche devient silencieuse, que la petite scène se transforme en tremplin aux artistes, que les ivrognes titubants ont l’air de petits Bruce Lee d’opérette ? Ce n’est que la magie du jaipongan qui opère discrètement pour vous ouvrir les portes d’un monde d’harmonie parfaite. Cette magie s’exerçant grâce à la volonté du petit peuple de s’évader et de quitter la dureté quotidienne d’un sort malheureux. Cette magie créée aussi par les artifices des dukuns qui truffent littéralement de diamants les lèvres des sinden pour leur offrir une séduction irréelle, leurs yeux pour leur donner un regard langoureux, leurs jambes et leurs bras pour leur impulser des gestes admirables de grâce, leurs poitrines pour les rendre attirantes et sensuelles. Pauvres créatures, ces sinden, qui devront recourir aux services de ces mêmes dukuns pour leur enlever ces diamants une fois leur carrière accomplie. Sinon, elles risquent plus terrible que la mort, l’absence même de mort et l’agonie éternelle. Une sinden dont le dukun attitré n’aura pas retiré ses diamants magiques sera en effet incapable de trépasser et devra errer indéfiniment entre la vie et la mort…

Il est tard, le spectacle se termine et les sinden se retirent emmenées par leurs becaks vers quelque destination inconnue. Il vous faudra vous plonger dans l’extase de ce spectacle inimitable, jusqu’à la fin, pour savoir le lieu de leur retraite et espérer, peut-être, échanger quelques mots doux et des caresses inespérées, hors d’atteinte… à moins que vous ne décidiez de remonter sur votre ksatria pour vous diriger vers le stadium, un tout autre univers…

11 commentaires:

Esteban said...

Mais vous trouvez où ces coins de fou??? On est dans la même ville ou pas??

Anonymous said...

Cher Esteban, je crois qu'il te reste à découvrir de belles choses à Jakarta si ces descriptions te paraissent sortir d'un autre univers. Jakarta est blafarde en surface, mais si riche en profondeur. Il faut juste l'aimer. Et ne jamais oublier que l'on ne voit que ce qu'on a envie de voir. D'où la subjectivité réelle et assumée de ces posts... Deux personnes ne verront jamais la même chose au même endroit. Bon courage ! Romain

Anonymous said...

Superbe... vraiment superbe !
Gros respect sur ce post +++
Mr J.

Anonymous said...

Superbe post ! Si quelqu'un arrive à prendre des photos potables du jaipong, merci de les poster ! Je n'ai réussi à en prendre que des floues... SZ.

E said...

Superbe !!!

Merci Romain pour la decouverte de cet endroit hors du temps et merci pour decrire aussi bien ces tranches de vie nocturnes

Anonymous said...

J'ai du rater un wagon sur ce coup. Il y a des nouveaux posteurs sur le blog??? J'avais cru reconnaître le style inimitable de Mr K nous faisant connaître une de ses nombreuses adresses à titre posthume mais apparemment je me suis planté.
En tout cas superbe! M'étonne pas que SZ y ait mis les pieds vu la description.

Il faut continuer ce blog qui se meure peu à peu alors que c'est LA référence...hehe

OD

Anonymous said...

Et comment ! Il faut que vos contacts à Jakarta fassent un peu de recrutement. Parce qu'on récupère nos fonds de tiroir, mais ça ne peut pas durer éternellement... Et au final, on risque de se retrouver avec un véritable hymne à une ville perdue ! Je ne sais pas si vous lisez l'allemant, le portugais, espagnol, ou que sais-je encore, mais en anglais il n'y a rien de comparable. Donc à continuer... R.

Anonymous said...

et pourtant il y a du sang frais à Jakarta et des motivés.

Anonymous said...

et bien manifestez vous, et envoyez des revues a la Jakartateam!

NICOLAS said...

Bonjour à tous

C'est avec grand plaisir que j'ai pas mal de vos pots: j'en connais certains mais suis très loin d'arriver a votre niveau.

Pourrions nous peut être bous rencontrer pour tous les membres encore installés à Jakarta?

Bonne fin de semaine à vous.

Nico

Anonymous said...

Avez vous vu "dragons beget dragons"

http://festival-resistances.fr/spip.php?article238

C'est un reportage magnifique sur le Gambang Kromong

Grace à votre post je vais pouvoir aller à Jatinegara ....